Lettres du Sahara In Amguel 12 mars 1963
In Amguel 12 mars 1963 20 heures
Je suis bien arrivé à In Amguel après un voyage sans histoires.
Hier soir je suis rentré normalement à la caserne du 23ème RIMA de Maisons-Laffitte, j’y ai retrouvé Flambart et Gouffé, nous avons terminé de boucler nos paquetages, et nous nous sommes couchés de bonne heure en prévision d’un réveil vers 5 heures du matin.
Ce matin, une camionnette nous conduit à la B.A. 117 Boulevard Victor. Arrivée aux alentours de 7 heures. Des jeunes femmes en uniforme s’occupent de la paperasserie d’enregistrement, notre ordre de mission « Top Secret » « Plan Charles VII » ne semble pas les émouvoir.
Nous ne faisons pas les fiers, car toujours pas totalement sûrs de notre destination finale. Mais nous sommes surtout très étonnés, d’être les seuls « bidasses ». Dans la file qui attend pour se faire enregistrer, pas un seul uniforme. Que des hommes, et en général nettement plus âgés que nous. Respectant les instructions de discrétion que nous avons eues lors du briefing il y a quelques jours, on ne dit rien, et on attend.
Un bus de l’armée de l’air nous mène à Orly et nous dépose devant un Super-G, qui s’avère être l’avion du GLAM dédié au Président de la République. Il est neuf heures quand nous grimpons la passerelle ; peu de temps après, une annonce nous invite à redescendre pour raison de panne de radio. En attendant nous prenons dans l’aéroport le petit déjeuner.
Nous réembarquons et décollons vers 11 heures. Le repas est servi pendant le survol de la Méditerranée, et nous en sommes au café quand nous survolons Alger.
Nous avons enfin osé bavarder avec nos voisins de sièges. Ce sont des employées du C.E.A. ou d’entreprises sous-traitantes. Ils sont amusés de notre ignorance. Ils nous confirment que nous allons vers une base d’essais nucléaires, mais ce n’est pas Reggane, comme certains de nous le croyaient. Il s’agit de la base d’essais nucléaires souterrains d’In Amguel « Centre d'Expérimentations Militaires des Oasis (CEMO) » située dans le Hoggar sous un massif montagneux appelé le « Tan Afella ». Ils nous expliquent qu’il y a là-bas deux cantonnements distants d’une vingtaine de kilomètres, un destiné aux civils et un aux militaires. La piste d’aviation se trouvant à peu près à mi-chemin. Le tout se situant à environ 150 kms au nord de Tamanrasset.
Après avoir survolé les chaines des Atlas, le paysage devient terne et monotone.
En fin d’après-midi nous commençons à voir des reliefs montagneux.
L’avion descend rapidement, et se pose à 17heures 30 après un survol d’approche qui nous permet de voir une piste bitumée et quelques baraques au milieu de Rien.
Nous voisins de sièges ont changé de tenues durant les dernières heures, ils ont troqué leurs vêtements d’hiver pour des shorts, pantalons, et chemisettes de toiles légères. Nous, toujours en tenue d’hiver réglementaire : avec, entre autre, le gros pull, la belle vareuse en lourd drap de laine, et la capote descendant jusqu’aux mollets (sans doute héritée de la bataille de Stalingrad).
La porte de l’avion s’ouvre, et nous descendons la passerelle capote sous le bras… (quand-même), nous prenons en pleine figure une masse d’air chaud, mais bien agréable pour qui a vécu les rigueurs d’un hiver qui restera dans les mémoires.
Pas de surprise, c’est vraiment le désert. Un hangar, quelques baraquements, quelques « Alouettes » et « Bananes » dans un coin, et tout autour des cailloux, plein de cailloux, des tas de cailloux entremêlés de zones sableuses. Très peu de végétation, quelques touffes d’Alfa et de rares Tamaris. Au sud et à l’est, à une distance difficilement évaluable, des chaînes de montagnes d’un brun rougeâtre poussiéreux.
L’avion nous débarque devant ce qui fait fonction d’aérogare.
Une barrière à laquelle sont accoudés ou parfois assis en équilibre les accueillants des nouveaux arrivants. Derrière une route goudronnée part en direction des montagnes.
Quelques véhicules attendent les passagers : Land-Roovers, jeeps, 4x4, 6x6, un petit bus, et quelques 2 CV.
La majorité des arrivants n’en sont pas à leur premier voyage et vont rejoindre leurs « chauffeurs ».
Nous, un peu godiches, restons un instant figés sur le tarmac, ne sachant vers qui aller. On peut supposer que certains sont des civils et d’autres sont des militaires, en faisant le distinguo entre baker-shorts bariolés et shorts beiges clair. Malgré la lumière éblouissante nous arrivons à distinguer quelques individus à l’aspect crasseux portant des bérets avec l’insigne du Rima nous faisant des signes.
De plus près, je constate que nos collègues sont réellement « crasseux », par endroit les shorts, chemisettes et bérets luisent comme de la toile cirée.
Qu’importe nous sommes trop contents d’avoir trouvé à qui parler, et de ne pas rester plantés sur ce bitume brûlant.
En attendant que les bagages soit déchargés de la soute, nos amis nous apprennent que nous arrivons au bon moment, un essai doit avoir lieu dans quelques jours, et il y a beaucoup d’inquiétude parmi les militaires appelés, car le dernier essai qui a eu lieu l’année dernière s’est mal passé et il y a eu des morts. Je ne dis rien, mais je subodore qu’ils sont en train de nous monter un canular type bizutage d’arrivée.
Nos sacs à paquetage récupérés, nous embarquons dans un vieux 6x6 couleur sable.
Avec la vitesse, et le soleil ayant bien descendu, l’air semble soudain étonnamment frais.
Nous arrivons à ce qu’ici on appelle la « Base Vie », appelé aussi « Camps Saint-Laurent », c’est un ensemble de baraquements de tôle, qui semblent avoir été disposés un peu au hasard, et quelques bâtiments en dur, de plein pied : le réfectoire, les mess, etc.
La 4ème CSPIMA (Compagnie Saharienne Portée d’Infanterie de Marine) qui est notre unité, occupe un ensemble de baraquements situés au sud-est du camp.
On nous présente à des gradés dont je n’ai pas retenu le nom. On nous explique des tas de choses, mais nous sommes crevés et n’aspirons qu’à nous poser et dormir.
Nous sommes affectés à des pelotons différents, chaque peloton logeant dans un baraquement spécifique.
L’intérieur des baraquements est en général cloisonné en chambrées regroupant 3 ou 4 lits superposés, soit 6 à 8 bonhommes, ce qui correspond dans l’organisation militaire à un « groupe », nous disposons chacun d’une armoire métallique (type vestiaire) et au centre se trouve une grande table.
Quant on rentre dans la chambrée, il y fait un froid glacial, c’est la climatisation.
Le groupe auquel je suis affecté a l’air sympa. Il est dirigé par un caporal nommé Leroi.
Tous me demandent des nouvelles de la métropole.
C’est l’heure de la soupe, mais je découvrirai le réfectoire demain. Je m’écroule dans ma couchette et m’endors instantanément.