Les trains de plaisir
Les trains de plaisir
Il fallait réserver la veille à un guichet spécial de la gare Saint-Lazare. Départ prévu ce dimanche, à l’aube.
On s’entasse dans de vieux wagons de 3ème classe en bois, à six sur une banquette en bois prévue pour quatre. Machine sous pression, la vapeur fuse.
On démarre, tchi, tchi, bonjour la fumée. On est parti pour... on ne sait pas, personne ne le sait. On roule, on s’arrête, nous laissons passer tous les autres trains, rien ne presse, on repart, on s’arrête, on repart. L’ambiance est formidable. On chante à tue-tête, on déconne. « Ah ! le petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle quand les filles sont belles du côté de Nogent, du côté, du côté de... » Il commence à couler le petit vin blanc, y’a pas de feignants. On rit, on déconne. On roule toujours. Mais, mais attendez, on arrive, on est arrivé. Où ? Trouville ou Dieppe ? Mais c’est la mer, la mer qu’on voit danser, la mer a des reflets d’argent.
Nous arrivons sur la falaise de Dieppe. Le soleil, la mer...C’est beau...Après un tour de bateau on pique-nique, on s’interpelle avec d’autres gens du train. C’est quand même mieux que la place Clichy. On respire, on est heureux. C’est çà un train de plaisir. Le retour au crépuscule n’est pas triste non plus. Y’en a quand même qui exagèrent, ils sont éméchés, les chansons grivoises fusent : « Thérèse quand tu baises, ton cul est de braise ». Quel chahut mes aïeux ! Et, croyez-moi les femmes ne sont pas les dernières. C’était ça aussi un train de plaisir. En comparaison les trains de la forêt à Fontainebleau, depuis la gare de Lyon, c’étaient des trains pour communiantes. Amour de la nature, des peintres de Barbizon ? Quels beaux dimanches d’été c’étaient.
Extrait de : Mémoires d’un orphelin de la guerre 14 – 18. A.H.
Reproduction interdite.